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Julien Damon
Professeur associé à Sciences Po., Master d'urbanisme " Le monde des infrastructures, du transport et de tous les services associés va devenir beaucoup plus complexe ".
Julien Damon : C'est un franchissement de seuil qui, paradoxalement, est passé assez inapercu : en 2008, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, la population urbaine est devenue majoritaire. Un être humain sur deux, ce qui représente environ 3,3 milliards de personnes, vit désormais dans les villes. Ils n'étaient qu'un sur dix au début du XXe siècle. Et selon les estimations de l'ONU, 70% des habitants de la planète seront des urbains en 2050 ! L'homme devient de plus en plus urbain et il est toujours « connecté » avec ses semblables à travers des réseaux d'infrastructures, des réseaux services, des réseaux sanitaires etc. La ruralité est en train de disparaître des modes de vie. Certes les chiffres sont discutables, mais les tendances sont indéniables. I&V : Avec quelles conséquences ? J D : Vu l'ampleur de l'urbanisation qui va se poursuivre et ce, surtout dans les pays en développement, ce phénomène va accompagner voire orienter la plupart des mutations à venir quelles soient d'ordre social, comportemental ou environnemental. Et il faudra également prévoir les infrastructures correspondant à un tel développement. Mais alors qu'auparavant l'urbanisation était surtout vue comme un fléau, certains considèrent aujourd'hui qu'elle pourrait être une solution aux problèmes de développement durable. I&V : Quel paradoxe ! J D : Oui et il en existe beaucoup d'autres en matière d'urbanisation. Ainsi les citadins louent les facilités de déplacement dans les villes mais détestent les encombrements !
I&V : L'urbanisation des pays développés est-elle achevée ? J D : Globalement oui car ces pays ont atteint des taux d'urbanisation de leur population qui sont très élevés : on y constate plutôt un retour vers les campagnes ! A l'inverse, l'Asie compte désormais la plus forte population urbaine en valeur absolue -1,6 milliard d'habitants- avec la Chine et l'Inde en particulier qui sont en train de devenir des géants urbains. D'ici 2030, l'Asie avec l'Afrique, l'Amérique latine et les Caraïbes devraient regrouper plus de 80% de la population urbaine mondiale.
I&V : Quelle est la situation de la France ? J D : Environ 75% de la population est urbaine et on y constate une poursuite de l'étalement urbain. L'Hexagone a connu un mouvement d'urbanisation plus tardif que dans les autres pays d'Europe porté par une véritable révolution : le bon effectué en matière de qualité des infrastructures routières depuis la fin du 18ème siècle. En termes de mobilité, la France est aujourd'hui un des pays les plus aisés et les moins dangereux à traverser.
J D : De quel désengagement parle-t-on ? Nous sommes une république à organisation décentralisée, pas un État fédéral ! La dotation globale de fonctionnement qui alimente les finances des collectivités territoriales vient toujours de l'État, non ? Plutôt que de désengagement, il est plus juste d'évoquer une autre présence de l'État mettant en oeuvre une articulation différente avec les acteurs privés. Toutefois rien de bien neuf là encore car cette hybridation public-privé est très ancienne et très ancrée dans le système français : le décret de création de la Compagnie Générale des Eaux date du milieu du 19ème siècle ! Ce qui a changé en revanche c'est le pouvoir donné aux maires en matière d'urbanisme par exemple.
I&V : Les cartes de la concurrence vont-elles être rebattues ? J D : A moyen terme, c'est économiquement dessiné car l'ouverture à la concurrence dans nombre de domaines et la quête du mieux-disant chez les donneurs d'ordre, notamment les collectivités locales, créent une véritable effervescence. Ce monde des infrastructures, du transport et de tous les services associés va devenir beaucoup plus complexe mais aussi plus transparent. Ainsi les centres de mobilité que sont les gares, les aéroports, le métro etc. ne seront plus gérés par un opérateur unique. Des groupes comme Vinci ou Veolia pourrait très bien gérer une gare -qui sont devenus des lieux d'échanges et de transport pas uniquement ferroviaire- et la RATP un parking avec des locations de vélos. Ces acteurs vont entrer de plus en plus en concurrence les uns avec les autres. Mais les concessionnaires de nouveaux services ne devront toutefois pas oublier de proposer de la cohérence notamment aux élus locaux, ces derniers devant particulièrement soigner la rédaction des cahiers des charges.
I&V : L'imagination devra donc être au pouvoir en termes de service. J D : C'est certain. Les services sont des marchés de captation de l'intelligence et d'innovation. D'autant qu'en toile de fond une révolution se prépare avec l'économie de l'usage qui a un exemple emblématique en matière de transport et d'hybridation public-privé: le vélib. Toutefois il n'est pas certain que ce succès se répète pour la voiture qui est quasiment devenue un lieu privé.
I&V : Que va devenir la voiture dans la ville de demain ? J D : La période de l'automobile « reine » est révolue. Considéré désormais comme prédatrice, polluante, égoïste, l'avenir n'est pas radieux pour la voiture en milieu urbain car la congestion qu'elle provoque pose de sérieux problèmes de productivité, en raison du temps perdu dans les embouteillages, et bien sûr d'environnement. En outre il n'y a pas assez de parking dans les villes et la taille des véhicules n'arrange rien. L'avenir est aux petites voitures et surtout aux transports en communs ou encore aux aménagements routiers tels que les voies réservées.
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